L’intérêt public est-il numérisable ?

Posted by David Prud'homme on 25 septembre 2009 under [ Finance ] |

Les questions soulevées par les négociations entre Google et la BNF sur la numérisation des fonds de la bibliothèque vont au-delà du débat entre « souverainistes » » et « libertariens » En jeu : les modalités du dialogue - ardu - entre puissance publique et entreprise privée. Pris dans le débat, le citoyen internaute ne sait plus à quel saint se vouer.

À constater les remous provoqués par l’éventualité de la numérisation des ouvrages de la Bibliothèque nationale de France par Google1, on prend conscience du caractère ultra sensible de la question.
Notre amour-propre souffrirait-il de voir confier à une entreprise privée la tâche, si anodine en apparence, de numérisation du fonds de notre principale bibliothèque ? Serait-il sacrilège de confier des ouvrages aussi nobles que chenus aux mains de geeks californiens tout juste trentenaires ? La numérisation par Google des ouvrages de la BNF est présentée par ses détracteurs comme la phase finale de l’appropriation par les Américains de la culture du pays de Voltaire2.
Ce n’est pourtant pas en exagérant la capacité de nuisance du géant américain que l’on économisera une réflexion nécessaire sur la frontière délimitant mission de l’État et prérogatives supposées du privé.

L’accès au livre, et plus généralement à la connaissance, est un très vaste débat. Google y joue un rôle immense, bien au-delà de la seule question de la numérisation des livres. Bien avant que le débat soit posé en ces termes, François Mitterrand, dans son discours du 14 juillet 1988, définissait ainsi la mission de la future bibliothèque : « Une bibliothèque qui puisse prendre en compte toutes les données du savoir dans toutes les disciplines, et surtout, qui puisse communiquer ce savoir à l’ensemble de ceux qui cherchent, étudient, ont besoin d’apprendre; toutes les universités, les lycées, tous les chercheurs qui doivent trouver un appareil modernisé, informatisé et avoir immédiatement le renseignement qu’ils cherchent3».
Jusqu’à ce jour, cette dimension immatérielle de la BNF est restée lettre morte.

Vingt ans plus tard, la BNF a numérisé un peu plus de 56 000 documents, dont un dixième en mode texte4. Microscopique échantillon des quelques 14 millions d’ouvrages détenus par la bibliothèque ! L’accès aux fonds spécialisés requiert, comme en son temps à la bibliothèque Richelieu, de montrer patte blanche, détenir le statut de chercheur ou justifier d’un motif professionnel. Si bien que le savoir semble incarcéré entre ces quatre tours dans l’architecture desquelles certains -naïvement- avaient cru deviner des livres ouverts à tous.

Google Livres exauce le vœu de François Mitterrand
Google a déjà numérisé l'équivalent de la moitié des livres conservés dans les tours de la BNF.Ironie de l’histoire.

Google a déjà numérisé l'équivalent de la moitié des livres conservés dans les tours de la BNF.

Avec sept millions de livres numérisés, Google a paradoxalement réalisé le souhait de François Mitterrand.

Au delà, ce qui devrait nous attrister, c’est le fait que l’État ne soit pas en mesure de porter, seul, un projet séculaire dont les grandes lignes furent en effet tracées par les philosophes du Siècle des Lumières et précisées plus tard par les penseurs de la IIIe République que furent Jules Ferry ou Élysée Reclus (dont la géographie universelle était en libre accès dans toutes les écoles).
Si l’on doit se résoudre à faire son deuil de cette obligation de l’État, un peu de discernement devrait permettre d’espérer que ce même État accorde aux acteurs privés une place finalement légitime sur le sujet.

Ce qui est en question aujourd’hui n’est pas tant l’appétit de Google que la capacité de l’État à distribuer les rôles, limiter les excès et favoriser une saine concurrence. Car de son côté, l’entreprise créée il y a tout juste dix ans par Larry Page et Sergei Brin, est bien consciente des enjeux sociaux liés aux nouvelles technologies. Ainsi, afin de stimuler l’innovation interne, Google propose à tous ses salariés de consacrer une journée par semaine au projet de leur choix : quelle meilleure façon de les considérer comme des individus responsables5 ? Autre exemple : au début de l’année, dans l’incapacité de sonder les réactions du public au lancement de son nouveau service de géolocalisation — Google Latitude — les blogs de l’entreprise se sont chargés d’expliquer les modes d’usage, suscitant discussions, débats et sensibilisation dans la blogosphère.

Qui protégera le citoyen internaute, l’État ou l’entreprise ?

Google néanmoins, reste une entreprise privée dont le rôle premier n’est pas la défense de l’intérêt public. L’entreprise n’a aucune légitimité à prétendre promouvoir les mêmes idées que Jean-Jacques Rousseau ou François Mitterrand. Et ceux que la domination de Google rend suspicieux ont raison sur au moins un point : personne ne connaît les véritables intentions de Larry Page et de Sergei Brin. Par ailleurs, les territoires investis par Google sont libres de toute entrave politique : Google Maps, Google Street View, Google Earth couvrent la planète, et franchissent allègrement les frontières, sans craindre ni douanes, ni armées.

L’ampleur de cette confrontation est inédite. Quand, au début du siècle - le 21e - le entreprises traditionnelles et les entreprises du net se concurrençaient, seuls les modèles économiques étaient en question. Avec Wikipedia, Facebook ou Google, ce sont les modèles politiques qui sont interpelés. En modifiant les modes d’accès à la connaissance comme à celle de l’intimité d’autrui, les entreprises du Net questionnent les États au coeur de leur raison d’être. Qui sera garant de la conservation de l’état-civil demain, l’Etat français lui-même cède ses archives au plus offrant6 ?

Le dialogue entre les deux parties va devoir se construire autour d’une « lisibilité » pour le citoyen-internaute-consommateur. Ce dernier ne distingue plus parfaitement de qui il est en droit d’attendre protection et secours. Comparées à certaines lois en préparation, les conditions générales de Google peuvent parfois paraitre plus respectueuses d’une certaine forme de respect de son libre arbitre…

David Prud’homme

  1. La lecture des titres présentés par la requête “Google bnf” dans Google News suffit à illustrer le propos. []
  2. Pour se rassurer sur le fond du problème, on lira la tribune de Patrick Bazin dans Le Monde du 11/9/2009 expliquant les termes du contrat qu’il a convenu avec Google en tant que directeur de la Bibliothèque municipale de Lyon. []
  3. c’est nous qui soulignons []
  4. C’est le chiffre présenté au début de l’année dans ce document interne à la BNF fixant les objectifs du prochain plan de numérisation national. []
  5. Voir sur tous ces points l’excellent documentaire diffusé sur Arte en avril 2007 et intitulé « Faut-il avoir peur de Google ? » écrit par Stéphane Osmont et réalisé par Sylvain Bergères, disponible librement sur Google ici. []
  6. Voir l’enquête de Delphine Chayet dans le Le Figaro daté du 22/10/2208 sur la numérisation par des acteurs privés des archives de l’état-civil []

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